Interview de Mgr Williamson par Rorate Cæli

Publié le par Christus imperat


Interview de Son Excellence Monseigneur Richard Williamson par RORATE CÆLI.

 

Un correspondant de RORATE CÆLI en Scandinavie a interviewé Monseigneur Williamson (l’un des quatre évêques consacrés par Monseigneur Marcel Lefebvre en 1988 pour la Fraternité sacerdotale Saint Pie X) il y a quelques jours dans une ville de Scandinavie. Nous publions cette interview exclusive sans y ajouter de commentaires – tout en attirant l’attention de nos lecteurs sur la réponse de Mgr Williamson à la question n° 16.

 

[QUESTIONS PERSONNELLES]

 

[1.] Excellence, pour commencer : qui a le plus marqué votre vie à part Monseigneur – les Anglais disent « l’Archevêque » pour désigner Monseigneur Lefebvre. Nous conserverons tout au long de cette article  « Monseigneur » pour la version française – NdT) et peut-être votre propre mère ?

 

C’est probablement Beethoven. La reine Mary Tudor disait que, lorsqu’elle mourrait, on ouvrirait son cœur et on trouverait « Calais » écrit dessus. Calais fut la dernière possession anglaise en France, et cette ville fut perdue sous son règne. Et bien lorsque je mourrai moi, on ouvrira mon cœur et je pense que l’on trouvera écrit dessus : « Beethoven ». Il a été pour moi d’une grande influence. Je veux dire la musique de Beethoven, pas sa personne.

 

[2.] Cette croix pectorale, d’où vient-elle ? On dirait qu’elle pourrait être de fabrication assez récente ?

 

Non, c’est une croix ancienne. Je crois qu’elle vient du Canada, c’est un Américain qui me l’a donnée. Ces détails sont des feuilles d’érable, voyez-vous ?

 

[ROME]

 

[3.] Comment définiriez-vous le concept de romanitas?

 

Je pense que ce concept recouvre une connaissance des voies de Rome, ainsi que l’amour des voies de Rome, et pousse à se comporter instinctivement d’une certaine manière, et cette manière était avant en accord avec les intérêts de l’Eglise. Or, toujours depuis Vatican II, la romanitas est dangereuse parce qu’elle fait se comporter conformément à la Nouvelle Église, qui n’est pas catholique – pas essentiellement catholique.

 

[4.] En parlant de Rome, comment personnellement vous tenez-vous au courant de Rome et de ce qui se passe dans l’Eglise ? Simplement, pour prendre un exemple très courant des choses qui se passent à Rome, citons la nomination du Cardinal Antonelli de Florence – un supporter notoire de la tradition – à la charge de Président pour le Conseil Pontifical pour la Famille…

 

Je ne suis pas beaucoup ce qui se passe à Rome, pour vous dire la vérité, je ne suis pas beaucoup. Je pense qu’il y a une lutte en cours, il y a une lutte depuis longtemps. Mais je pense que les francs-maçons tiennent les rênes du pouvoir, et je ne pense pas qu’ils vont laisser les choses se faire. Oh oui, ils œuvrent encore, c’est du moins mon opinion.

 

[COMMUNAUTÉS TRADITIONNELLES]

 

[5.] Quel type de contacts avez-vous avec les autres communautés traditionnelles ?

 

Personnellement, je n’ai pas beaucoup de contacts, mais la Fraternité, par l’intermédiaire de la Maison générale de Menzingen, est régulièrement en contact avec les différents groupes traditionnels, spécialement en Europe. Il n’y a pas beaucoup de ces groupes en Amérique du Sud, où je suis en poste, et je n’ai pas beaucoup de contacts avec eux, j’ai à peine de contacts avec eux.

 

[L’ÉDUCATION AU SÉMINAIRE]

 

[6.] Au cours de votre conférence, vous avez mentionné que le niveau d’éducation en humanités était un problème dans les séminaires, des jeunes gens qui arrivent dans les séminaires avec presque aucune éducation humaine sensée, parfois même pas du tout. Comment résolvez-vous de telles situations ?

 

Aux États-Unis et en Argentine, j’étais responsable de la mise en place de ce que l’on appelle l’« année des humanités », qui consiste en une année préliminaire d’« humanités » comme autrefois. Les jeunes gens étudient, pendant une année du catéchisme, une bonne quantité de latin, la grammaire de leur langue maternelle, qu’il ne connaissent plus. La grammaire de leur propre langue – l’Espagnol en Amérique du Sud et l’Anglais aux États-Unis – ne leur est évidemment plus enseignée. La grammaire, ne le saviez-vous pas, est considérée comme fasciste, car elle est structurée. Elle structure l’esprit, donc on doit se débarrasser de la grammaire, et le résultat est que les pauvres enfants ne connaissent pas leur grammaire. La grammaire, l’histoire, la littérature et un peu de musique classique – ils connaissent bien peu ces choses-là. Donc une année, c’est mieux que rien. Ce n’est pas beaucoup ; mais c’est bien sûr mieux que rien.

 

[7.] Poursuivons sur ce thème de l’éducation dans les séminaires : comment la liturgie est-elle enseignée aux séminaristes, outre par leur participation quotidienne à la Messe ?

 

Il y a un cours de liturgie – les humanités ne comportent pas de liturgie, mais de tous les cours enseignés durant les années de séminaire, le plus petit est celui de liturgie. Ce n’est pas l’un des sujets principaux, mais c’est un sujet qui est enseigné. Ainsi ils en apprennent la théorie et la pratique. Il y a un cours de liturgie au début de la formation du séminaire et à la fin.

 

[LA FSSPX ET LA SPIRITUALITÉ IGNATIENNE]

 

[8.] Si quelqu’un voulait comparer la Fraternité et sa spiritualité à la vieille école des Jésuites, y aurait-il quelque chose de commun ?

 

Oui et non. Il y a une comparaison, mais d’un autre côté, la situation de l’Église est très différente et le besoin de l’Église est différent. Monseigneur Lefebvre avait toujours coutume de dire que la spiritualité de la Fraternité, c’est la Messe. De même, la spiritualité des Jésuites, ce sont les Exercices (ignatiens), qui sont l’épée Excalibur avec laquelle Saint Ignace a forgé la Compagnie de Jésus.

 

[9.] Mais si l’on compare les deux, la Fraternité Saint Pie X qui utilise les Exercices de saint Ignace, ne peut-on pas considérer qu’il y a une coïncidence ?

 

Non ; nous utilisons les Exercices de Saint Ignace, nous utilisons également la Summa Theologica de saint Thomas d’Aquin. Vous savez, ce sont les deux instruments classiques de la formation catholique. Vous ne pouvez pas trouver plus classique que la Somme théologique pour l’esprit et les Exercices pour la volonté. La Fraternité utilise les deux, néanmoins Monseigneur a dit que la spiritualité de la Fraternité devait être la spiritualité de la Messe. La Messe est le grand besoin de notre temps, car Vatican II a détruit la Messe – ou a essayé de détruire la Messe.

 

[QU’EST-CE QUE LA FSSPX?]

 

[10.] Diriez-vous que la Fraternité est fondée comme un contrepoids au concile Vatican II ?

 

On peut le dire ainsi, oui.

 

[11.] Est-ce que cela ne limiterait pas la Fraternité en la réduisant à n’être dans le temps qu’un moment ?

 

Et bien, les méfaits de Vatican II vont durer longtemps, donc la Fraternité a une chance que l’on ait besoin d’elle pendant bien longtemps. Mais bien sûr, l’autre aspect du châtiment c’est que l’Église va se remettre sur pied. Et là, peut-être avec de la chance, on n’aura plus besoin de la Fraternité, et nous pourrions tous partir en retraite un jour dans le futur.

 

[12.] Au cours de votre conférence, il semblait que vous vous plaigniez des difficultés  provenant des laïcs. Ne conviendriez-vous pas plutôt que les plus graves problèmes rencontrés tout au long de l’histoire de l’Église ont trouvé leur origine au sein du clergé ?

 

Ici encore, oui et non. La seule solution aux problèmes du monde se trouve dans un bon clergé, car la seule solution c’est Notre Seigneur Jésus-Christ, puisque sans Notre Seigneur le péché est insoluble. Seul Notre Seigneur peut racheter et laver notre péché. Mais, Jésus Christ choisit d’œuvrer par Son Eglise, et l’Eglise – ce sont les prêtres, les prêtres font fonctionner l’Eglise. Donc, tout bien vient de bons prêtres, mais symétriquement, tout mal vient également du clergé. L’expression en latin est : omne malum ab clero. On dit qu’en Enfer chaque âme montre du doigt une autre âme et dit : « C’est de ta faute à toi ». Puis cette deuxième âme montre du doigt une troisième, et ainsi de suite, et à la fin de chaque chaîne on trouve un prêtre. C’est une pensée terrifiante. Je crains qu’un certain nombre d’hérétiques aient été des prêtres : Nestor, Eutychos, Arius était diacre, Luther… Le vrai mal vient par le prêtre parce que le vrai bien vient par le prêtre. Et quand le diable prend un prêtre qui travaille pour lui, il fait beaucoup de dégâts.

 

[13.] Pour poursuivre, dans quelle mesure diriez-vous que vous adaptez votre message selon les différents publics ? Par exemple, il y a deux jours vous avez, au cours d’une conférence, fait part de votre opinion sur la Constitution américaine. Cela provoquerait plutôt des réactions [aux États Unis], même, disons, au Séminaire de Winona.

 

Si vous parlez de la Constitution, vous devez évidemment être prudent aux États-Unis. Lorsque j’en parle aux États-Unis, j’ai toujours l’habitude de dire – tout comme je pense l’avoir fait cette fois-ci aussi – que tous les graves problèmes des États-Unis proviennent de mon pays, de l’Angleterre. Si vous faites ce préambule, les Américains peuvent un petit plus facilement « avaler » ce que vous dites. Bien évidemment, il faut en partie s’adapter à chacun des publics ; il y a des choses que vous pouvez dire en face de certains, et pas à d’autres, néanmoins les choses basiques que vous dites doivent être les mêmes.

 

[ŒCUMÉNISME]

 

[14.] Concernant vos déclarations sur la pratique publique d’autres religions, comment leur interdiction passerait-elle dans des sociétés catholiques ?

 

Cela serait impopulaire. Tout simplement parce que les gens aujourd’hui sont imbibés d’œcuménisme, ils sont imbibés de l’idée que la vérité n’a pas d’importance. Toutes les religions qui vous font vous sentir bien sont considérées comme bonnes, par conséquent bannir n’importe quelle religion c’est injuste et déloyal, c’est « pas cool », ça va contre l’idée d’être « sympa », d’être « humain ». Vous pouvez difficilement bannir aujourd’hui, parce que ça ne passera pas. C’est un exemple, comme vous le disiez, de s’adapter à son public. Donc vous ne pourriez par le dire aujourd’hui, les gens sont trop malades. Quand vous êtes devant un infirme très malade, il y a un traitement fort que vous aimeriez lui donner, mais vous ne pouvez pas le lui donner parce qu’il est trop malade. Certaines personnes sont trop malades pour pouvoir subir l’opération dont elles ont besoin, l’opération les tuerait. Il faut faire quelque chose que les personnes peuvent recevoir, de nos jours on ne peut dire à la plupart des âmes que les vérités qu’elles peuvent « avaler ».

 

[15.] Donc, vu le contexte pratique d’aujourd’hui, c’est plus une position que nous prenez qu’une recommandation que vous faites d’application immédiate ?

 

C’est une position de principe. C’est un principe clair, qui doit être employé avec prudence. L’application de ce principe requiert de la prudence.

 

[RÉGULARISATION DE LA FSSPX]

 

[16.] Pour le futur, comment envisageriez-vous une régularisation de la FSSPX si jamais cela devait arriver ?

 

Et bien, Monseigneur disait, et il a tout à fait raison : « Une fois que Rome revient à la raison, il n’y a plus de problèmes ». Les Romains sont déjà en train de faire des documents, on voit déjà se profiler la manière dont ils procéderaient. Ca sera de la paperasserie, de la paperasserie.

 

[LES RÉDEMPTORISTES TRANSALPINS]

 

[17.] Pour finir, pourriez-vous commenter les derniers évènements concernant les Rédemptoristes à Papa Stronsay ?

 

Les choses ne semblent pas très bonnes, on dirait qu’il vont conclure un accord avec la Rome moderniste. Donc, à mon avis, ce n’est pas une très bonne idée, car ils seront contraints, plus ou moins, d’abandonner la défense de la Foi. Plus ou moins.

 

[18.] Comment le changement que vous prédisez se manifesterait-il ?

 

Ils ne pourront plus critiquer librement Vatican II, et ils seront soumis à des pressions pour célébrer la Messe moderne, ou du moins pour assister à la Messe moderne avec l’évêque local un jour ou l’autre. La Nouvelle Église peut difficilement insister sur moins que ça, c’est sur ce point qu’elle doit insister.

 

[19.] Considéreriez-vous même, si les Rédemptoristes régularisaient leur situation, ce fait comme un trahison ?

 

Trahison est un mot très fort. Je distingue le point de vue subjectif du point de vue objectif. Objectivement, cet événement est plus grave que subjectivement. Subjectivement, j’oserais dire que les Rédemptoristes pensent bien, ils ont de bonnes intentions, et ils sont sincères. Mais objectivement, je pense qu’ils sont en train d’abandonner la vraie cause de la Foi, oui, ils sont essentiellement en train d’abandonner la véritable défense de la Foi, je dirais.

 

[20.] Doit-on prendre ceci comme votre opinion personnelle ou comme la position de la Fraternité ?

 

Je pense qu’un certain nombre de personnes au sein de la Fraternité partagerait cette opinion, oui, qu’ils sont objectivement en train d’abandonner la véritable défense de la Foi. Un certain nombre de personnes au sein de la Fraternité prendrait cette position, et je pense qu’un certain nombre dirait aussi que, néanmoins, ils pensent bien, ils sont sincères, ils ont une bonne intention, ils veulent défendre la Foi, pas abandonner la défense de la Foi. Mais Monseigneur était très sévère envers les personnes qui abandonnaient la Tradition à l’époque, il y a des années, il était très sévère.

 

[21.] Dire que les Rédemptoristes à Papa Stronsay sont en train d’abandonner la Tradition pourrait être perçu comme un jugement aussi fort que l’appeler une trahison ?

 

Je n’ai pas dit qu’ils sont en train d’abandonner la Tradition, j’ai dit qu’ils sont en train d’abandonner la véritable défense de la Tradition, ce qui est sensiblement différent. Ils continueront à défendre la Tradition dans un certain sens, mais ils sont en train d’abandonner la défense complète et véritable de la Tradition.

 

[22.] Avez-vous lu quelque chose sur la manière dont les Rédemptoriste raisonnent et considèrent leur situation ?

 

Non. Je ne suis pas au courant de ces choses. 

 

[23.] Mais certainement des personnes du commandement central sont chargées de s’occuper précisément de ces choses ?

Bien sûr. Je ne suis pas au commandement central, je ne suis pas à la Maison générale. Je suis en Amérique Latine, donc que je peux profiter du soleil et oublier de nombreux problèmes.

RORATE CÆLI

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Giulia d'Amore 27/07/2011 22:17


Félicitations pour votre blog. Je suis fidèle de la FSSPX au Brésil.


Thierry LAUGIER 15/03/2009 03:54

Onze septembre deux mille onze .






Onze septembre deux mille onze .

J’ai cinquante ans et cinq jours.

Il y a dix ans jour pour jour, deux avions fous s’écrasaient sur les tours jumelles de New York.

Moi, je suis sur les contreforts de l’Himalaya, quelque part au Népal, au cœur de la forêt pluviale.

Je suis assis sur un tronc d’arbre putrescent, imbibé d’eau, gorgé de vie par les moindres millipores de son écorce.

Je sens l’odeur moite, fongique, sensuelle, presque érotique, qui monte de l’humus décomposé et recomposé.

Je pense aux mégamasses de bactéries, de rotifères, de vers, de collemboles, de psocoptères qui, sans discontinuer, mâchent, triturent, malaxent et retriturent la litière végétale.

Chaque pierre, chaque enchevêtrement de racine, chaque repli d’écorce, chaque trou d’arbre, cache un scorpion, une araignée mygalomorphe ou, pis, sparassiforme, un serpent, un solifuge, une larve, un ver….

Sur une feuille morte, un myriapode larviforme et indifférencié, d’un rose quasi-fœtal, chemine nonchalamment .

Non loin de lui, un nématode à la blancheur laiteuse rampe avec une frénésie non feinte.

Les cloportes, surtout, sont omniprésents. A les voir cheminer sur le plasma humique ou sur les arbres suintants, en ces terres trempées et retrempées par la mousson, on croirait que le sceptre de la domination est passé du genre Homo au genre Oniscus.

Serait-ce un mal ? Pas sûr !

Et les sons ?

J’entends le coassement gras, semblable à une voix humaine repue de jouissance vineuse et génésique, de la plus grosse grenouille du monde.

Un bulbul répond par des gloussements équivoques. Puis s’ensuivent les ricanements douloureux et sarcastiques, presque obscènes, d’un corvidé autochtone, aussi multicolore que nos corbeaux sont noirs de deuils.



Un durian, ce fruit dont l’odeur folle et forte semble émaner du fin fond des profondeurs intestinales, s’écrase au sol en un pet irréel – mais ô combien naturel.

Mes jambes sont tailladées par les frottements rêches de ronciers griffus, aux épines chargées d’une dose d’acide formique telle que le frôlement de l’ortie est semblable, par comparaison, à une douce caresse féminine. Elles ont subi le ponctionnement perpétuel de multiples sangsues noires et luisantes, agglomérées sur mon épiderme, de la taille d’un grain de raisin, qui, à la fin du repas, se détachent avec un bruit mûr de succion.


Je n’en ai cure.

Ces ronciers, ces sangsues, ces carambognes molles ou ces argasidés qui profitent de ma lymphe et de mon sang étaient là avant moi.

Moi, je ne suis ici que de passage dans ces confins indo-népalais, ces jungles téraïtiques regorgeant de fongescence moite en perpétuelle décomposition.

En un mot, de ces créatures, si immondes qu’elles puissent paraître à nos yeux d’Occidentaux désaccoutumés au naturel dans sa brutalité primale, je ne suis que l’invité.

Je paie ma dîme en nature.

L’impôt du Sang , dans son acception première.

Et je réfléchis.

Onze septembre deux mille onze.

Dixième anniversaire de l’un des pires actes de barbarie que des « humains » (si tant est qu’ils méritent ce titre, le vocable d’ « êtres inhumains » me semblant plus approprié) aient pu infliger à d’autres humains.

Et si le onze septembre deux mille un n’était qu’un épiphénomène révélateur de la quintescence destructrice de l’homme sur lui-même –et sur la planète ?

L’homme peut s’autodétruire brusquement et bruyamment, on l’a vu –dans le fracas vrombissant du kérosène, de la tonilite…en attendant l’ultime flatulence, dans le délire fusionnel de la désintégration de milliers d’atomes.

Il peut choisir la carte de l’affrontement des peuples, consacrant le présupposé huntingtonien du « choc des civilisations », hypocrite sous-entendu pour désigner le parcours infernal qui, irrévocablement, mène à Auschwitz, à Srebrenica, sans oublier les milliers d’Oradour tus et retus, depuis l’asservissement et la néantification des Amérindiens ou des Australo-Aborigènes jusqu’à l’écrasement des peuples du Darfour ou de Tchétchénie.

Il peut –et il le fait- préférer l’autodestruction molle de son espèce –et de toutes les espèces vivantes avec lui – en se grisant de profit à court terme, comme d’autres se saoûlent de mauvaise vinasse ou de bière tiédissante, éructant sans cesse et sans cesse , tel un pitoyable poivrot cyclothymique et confusionnel, le perpétuel adage « Après moi le déluge » .

C’est, hélas, la voie qu’a choisie l’humanité.

Cette voie n’est pas la mienne.

Tous les êtres de l’universalité vivante tuent. Pour se nourrir ou se défendre, il s’entend.

Le chien, le chat, le rat, le perce-oreille, la méduse, la paramécie, l’amphioxus.

Pas l’homme.

Lui aussi, certes, tue.

Mais il tue gratuitement, tant les autres animaux que ses propres congénères .

Pour rien.

Comme çà, pour voir.

Par jouissance gratuite de la vue du sang ou de la souffrance de l’Autre.

Par besoin gratuit de dominer tout ce qui est dominable.

Par rejet gratuit de la vision de l’Autre, par ce que cet Autre, qu’il soit de son espèce ou d’une espèce différente est trop petit, trop sombre, trop vieux, avec trop de pattes ou d’antennes –ou pas assez.

C’est piquant –petite incidente dérisoire-, ceux qui rejettent l’Etranger, le malade, le « plus-petit-qu’eux-mêmes » sont souvent ceux-là mêmes qui rejettent l’Etrange, le Différent, le Naturel, le « plus proche de la nature ».

Ce sont ceux-là même qui, abrutis par les méprisables cours d’éducation esthétique que leurs dispensaient bons pères ou bonnes sœurs durant leurs chastes jeunes années, opéraient un distinguo peu subtil entre « plantes utiles » et « mauvaises herbes », « animaux utiles » et « animaux nuisibles »….. « races supérieures » et « races inférieures ».

Je vous laisse deviner la fin de l’exercice…

Fin de l’incidente dérisoire.

Tout cela pour dire que la voie choisie par l’humanité –je le répète et le répèterai encore, tel un mantra compulsionnel, jusqu’à la consommation de la flamme qui m’anime- n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais la mienne.

Un toupaya –minuscule insectivore proche de la souche originelle qui a donné naissance aux primates, donc à l’homme passe à mes pieds, hume furtivement mes chaussures imbibées de tourbe, de boue, d’humus , bref de magma originel.

Il me regarde, non moins furtivement, tel un cousin lointain que l’on est surpris de rencontrer là – puis poursuit son chemin.

Je crois alors venu le moment de faire œuvre révolutionnaire –ou, plutôt, œuvre évolutionnaire.

Car, enfin, quel est le bilan de l’homme, sur la Terre ? Négatif : pillages, holocaustes,autodestructions, spoliations : l’Homme a assassiné la Terre-Mère.

L’Homme a assassiné sa Mère.

Il l’a sacrifiée sur l’autel du court terme, de la cupidité, du gain immédiat, de la course morbide à la compétition effrénée.

Je ne veux pas être partie prenante à ce monstrueux crime.

En revanche, ces invertébrés gluants, cette armada de nématodes, de cloportes, de collemboles, de zoaires indéfinis, qu’ont-ils fait de mal à la Terre ?

Aucun mal : ils la nourrissent, la fertilisent, la recyclent, la perpétuent.

En un mot, ils nous aident à vivre.

L’Homme, dans tout çà ?

Il détruit la Terre, la pollue, la profane dans sa quête de jouissance dépourvue de lendemain.

Certes, de l’espèce humaine sont issus Gandhi, l’Abbé Pierre, Martin Luther King, Saint François d’Assise ou Mère Thérésa.

Mais aussi Hitler, Staline, Khomeiny, Pol Pot ou Ben Laden …

Et, dans la macabre comptabilité de l’Histoire, le bilan des seconds l’emporte de beaucoup, hélas, sur celui des premiers.

Aussi, tout examen de conscience étant pesé, je proclame, ce onze septembre deux mille onze, ma sécession de l’espèce humaine ainsi que la réaffirmation perpétuelle de mon appartenance au règne animal.

Le toupaya, déjà entrevu tout à l’heure, revient vers moi.

Il me fixe, l’air interdit …

Et, dans le regard de cet animal, devenu mon Frère en Evolution, je crois déceler la marque d’un authentique acquiescement.

Thierry LAUGIER